« Il y a peu de choses coûteuses qui me font envie. » Mon amie m’a regardée en marquant une pause, mi-surprise que cela se puisse, mi-envieuse.
Dans la grande diversité des mandats que je couvre, je travaille régulièrement dans des lieux luxueux. Je parle des suites au Château Frontenac comme des références communes : la Churchill, la Van Horne, la Élisabeth II, la Grace Kelly, la Trudeau-Trudeau, la Céline Dion, la Hitchcock. (Seules la Roosevelt et la Charles de Gaulle me restent à découvrir.) Les prix ne sont pas publiés – les connaître est l’apanage de ceux qui peuvent se les offrir. On sait qu’elles sont chères, point. Qui fait la différence entre la stratosphère, la mésophère et la thermosphère? Une cliente qui a été surclassée l’a appris avec surprise et me l’avait confié avec les yeux écarquillés : 8 000 $ la nuit. (Ce n’est pas la plus grosse des suites.)
La montée en gamme traditionnelle, peu excitante
Le lien entre les gens fortunés et les artistes est une relation symbiotique : il n’y a rien de plus luxueux qu’un artiste confiant, et les artistes sont toujours à la recherche de leur prochain mandat payant. En poussant l’analyse, le refrain du Blues du businessman revient en tête : peut-être les friqués auraient-ils voulu être artistes… et les bohèmes aimeraient aussi changer leur rôle et leur portefeuille? À ce stade-là, je me retire de l’équation.
Une cliente me disait que son amie travaillait pour Elon Musk, ou peut-être à un degré de distance. Lorsque celle-ci réservait des suites de luxe pour d’autres ultra-riches, et que ceux-ci décommandaient, elle se faisait inviter à occuper ces lieux inoccupés et déjà payés. Ses yeux étaient remplis d’étoiles : tant mieux pour elle, elle vit son rêve. Ce n’est pas le mien. Je trouve toujours amusant de payer pour une nuit dans un lieu luxueux : comment vais-je en profiter, comme je serai endormie? Je dors bien n’importe où.
Je vais dans les grands restaurants de temps en temps – on m’invite dans les groupes que je sers. Le menu est ouvert – je peux prendre ce que je veux! Le service est attentionné, charmeur, sympathique… C’est plaisant, mais ça ne me fait pas vivre une expérience. C’est la même chose que je fais dans mon métier! Les parfums haut de gamme – je ne porte pas de fragrance, trop de gens (client.e.s) peuvent en être incommodés. Les bijoux – je me lave les mains entre chaque cliente – les bagues et les bracelets s’avèrent vite agaçants.

Je travaille un état d’esprit de luxe différent.
Garder de moins en moins de choses : remplacer la peur de ne les avoir à disposition si le besoin surgit, par la confiance de pouvoir opter pour un plan B rendu à la rivière. Traiter avec compassion les mauvais achats, les laisser aller sans se punir d’avoir mal choisi.
Avoir de l’espace chez soi. Un large pôle de garde-robe d’entrée, avec nombre de cintres libres flottants. Avoir des chaises et des divans qui sont tous nos préférés à s’y asseoir. Derrière une porte, des chaises et tables pliantes (pas au fond d’un placard surchargé, ni dans un entrepôt loué). En bref : le bon espace pour accueillir des invités, souvent et facilement.
Payer pour une longue thérapie – cet investissement continu qui ne sert pas à engendrer plus de revenus, mais simplement (avec l’espoir et la chance) à se sentir mieux – le plus incertain des ROI (Return On Investment).
Voyages et destinations convoitées
Une autre cliente me parle de ses voyages. Je lui demande quel a été son hôtel préféré, et pourquoi : le Four Seasons à Beverly Hills, Los Angeles. Ma mémoire me dit qu’elle y avait vraiment bien dormi et que c’était très beau en général. Elle me demande quel est le mien. J’étais interloquée : elle est CEO, je suis artiste… J’ai cafouillé un élargissement de la question sur mes lieux de voyage préférés, et j’ai continué en nommant le parc national des Lacs-Waterton en Alberta. (Le prix d’entrée est de 10$ par personne.)
On comprend que je ne suis pas excitée par les hôtels en général. Je le reste modérément par les voyages. J’ai l’introspection et l’âge pour retracer que les vacances avec de grandes intentions sont aussi épuisantes que ressourçantes. Une fois par an peut me combler. Mes plus belles expériences sont dans l’échange de maisons : un autre drôle de luxe qui consiste à ne pas avoir peur d’ouvrir et prêter sa demeure à des presque inconnus.
Mon esprit a une configuration en onglets ouverts qui ne consomment pas de bande passante. Je profite de ce qui se présente, sans me mettre au-devant des désirs naissants.


